Exposition Memory Box III, Géraldine Cario
du 19 mai au 6 juillet 2013
Galerie Gourvennec Ogor, Marseille
7 rue Duverger 13002 Marseille

Commissariat: Sandra Mulliez

Géraldine Cario SBFP par Marc Lambron
Au fond, il s’agit de mémoire. Par cristallisations, éclats, énigmes, effets d’absence. Des objets, dont l’agencement témoigne d’une intention, sont proposés au présent : on peut les voir, les décrypter, les toucher même. Face à eux, nous sommes vivants. Eux sont pris dans la contingence de leur aléatoire pérennité, rescapés du grenier, de la solderie, du bric-à-brac – alluvions du passé soudain dignifiés par un regard. Ils avaient un usage, une destination. Le temps les a transformés en reliques ; en questions. Voyez « Memory Box ». Des appareils photographiques des années 1930-1945 sont rassemblés comme sur une planche anatomique. Objectifs, boîtiers chromés, molette qui n’actionnera plus aucun rouleau. Autrefois, un doigt a pressé le déclencheur, les sels d’argent de la pellicule ont capté une moire de lumière. Des corps impressionnaient une surface. Au développement, des visages familiers se fixaient sur le papier. Personne ne saurait dire où sont passés ces clichés. Mais le destin des vestiges est de survivre aux hommes : images disparues, focale intacte. Etait-ce à Paris, à Berlin, à Rimini ? Quelles luminances, quels secrets, quelles amours ? On ne le saura jamais. Il émane de ces boîtiers la double certitude d’une existence – des êtres sont passés – et d’une disparition – ils se sont perdus dans les labyrinthes du temps.

Quand le photographe était connu, il s’appelait Robert Capa, Gerda Taro ou Gisèle Freund. Il y a eu des fonds, des collections, des albums. Ici, aucun musée ne viendra recueillir les clichés de ces anonymes oubliés. On songe soudain à ceci : la démocratisation de la photographie fut contemporaine des disparitions de masse. Au stock d’images intimes, constitué comme un herbier de soi-même, allait répondre la destruction industrielle des corps. L’ère de la technique autorisait la constitution d’une trace mimétique, d’une archive narcissique, en même temps qu’elle organisait l’anéantissement par millions d’individus qui s’étaient prêtés au snapshot. Des portes se sont verrouillées sur des enfers sans images. Ceux qui avaient été vus devenaient invisibles. Géraldine Cario travaille au point où l’on va quérir des beautés disparues du côté de l’Hadès ou de l’Achéron. C’est une artiste orphique. Elle convoque l’engloutissement et l’exhumation, la damnation et la grâce. Parfois, elle fixe un boîtier Agfa dans une matière stratifiée, comme cervicale : il y a eu de la pensée pour habiller de souvenirs ces mécanismes veufs. On regarde ses œuvres autant qu’elles nous regardent. Avec la pupille, le diaphragme, l’iris, le verre, nature et culture conspirent selon les lois de l’optique à une histoire de l’œil.

Ainsi de la série « Angle mort », avec ses kits de lunettes privées de visages. Ces prothèses translucides, ces loupes de poche ont pourtant servi, autrefois ou naguère, à déchiffrer des caractères, à parcourir les pages odorantes de volumes reliés. Une paire de lunettes est un adjuvant de la civilisation : plus l’on vieillit, plus l’on est tributaire de ces secourables bésicles sans lesquels, à la lettre, on perdrait le sens. Mais des femmes et des hommes se sont vus dépouiller de ces truchements pour entrer nus dans les dédales de la mort ; ils ne verraient plus ce monde où l’on empilait en sinistres stocks les vestiges de la vie. Traces de regards absents, montures de verres entassées au-delà de tout salut – espérant sans espoir la future tendresse d’une mémoire.


Car ces œuvres sont des actes de restitution, des stèles de douleur conformées par l’absence et la gratitude. Ainsi de « Gustie à Berlin ». Titre énigmatique ? Peut-être, mais aussi recréation littérale, immaculée, d’un fragment de barbarie faisant irruption dans une intimité disparue. Lors de la Nuit de cristal, la grand-tante de Géraldine Cario put quitter à temps son appartement berlinois. Mais les nervis hitlériens en dévastèrent les pièces, brisant la vaisselle qui avait été dissimulée dans les faux plafonds. Le plancher était jonché de tessons. Le récit de Gustie la survivante s’est cristallisé en morceaux de vaisselle fracturée, en une empreinte d’éphémère qui fait écho chez l’artiste à un sentiment précoce de la fugacité des choses. Lors d’un déménagement, alors qu’elle avait dix ans, Géraldine Cario recueillit ainsi un éclat de bois doré détaché d’un grand miroir et le plaça précieusement dans une boîte tapissée de velours bleu nuit. Elle le fit avec le sentiment aigu que la vie est une incessante séparation, en sympathie de réminiscence avec ce que la jeune fille devinait de l’histoire dont elle procède, et qu’il lui incombe de transmettre. Pas d’angélisme, parce qu’il y a eu un avant. Ce que le hasard a autorisé, et ce qu’il a banni. Cet avant a la forme d’un univers englouti. Pour autant que les mots puissent approcher la vie que les objets estompent ou déclarent, on y trouverait des aïeux hongrois ou polonais, une Mitteleuropa perdue, des frontières passées à la hâte, des enfants cachés, une bibliothèque talmudique préservée, des trains partant vers ces confins où, comme l’écrivait Aragon, « notre siècle saigne ».

Cette mémoire est singulière. Et elle est universelle, liés que nous sommes au destin de ce qui meurt, c’est-à-dire à la condition commune du vivant. Vous croyez entrer dans une exposition ; en réalité, il vous est proposé de parcourir les annales d’une solitude peuplée que chaque génération, dans la considération des autres, façonne et habite selon son drame et son espoir. Il nous est donné de vivre. L’art est là pour faire entrevoir que le ciel sera toujours plus grand que nous.
Marc Lambron

SAM Art Projects - Hors les murs
Vernissage Jeudi 18 avril à partir de 18 heures
Du 19 avril au 25 avril 2013
Espace Châtelain 18 – 18, place du Châtelain 1050, Bruxelles


Exposition « Broken Manifestos » Inci Eviner
Artiste majeure de la scène turque contemporaine, Inci Eviner vit et travaille à Istanbul. En résidence à la Villa Raffet dans le cadre de SAM Art Projects en 2010, elle a réalisé une oeuvre vidéo, regard critique sur l’exclusion que peut induire la construction de l’identité européenne. Eviner joue avec les signes, les stéréotypes, les croisements, les contraires, aussi à l’aise avec un pinceau qu’avec les techniques d’incrustation vidéo. Elle mêle l’esthétique et le politique, le sensuel et l’engagement citoyen dans une approche qu’elle définit comme biopolitique. Ses personnages servant de support à des réflexions théoriques sur les enjeux de la démocratie. Tel un panorama vidéo, Broken Manifestos est composé de trois projections où manifestent de manière burlesque ou solennelle des personnages et des animaux.

« Broken Manifestos » est une production SAM Art Projects
vidéo, 2010

Représentée par la galerie Nev à Istanbul depuis 1991, Inci Eviner a participé à de nombreuses biennales, dont celles de Shanghai (2008), de Pusan (Corée du Sud, en 2010), et exposé à la Whitechapel de Londres, au Guggenheim de Berlin, au Bonniers Konsthall de Stockholm. Elle a présenté en 2009 au MAC/VAL (Vitry-sur-Seine) New Citizen et l’installation Harem à Lille, dans le cadre de l’exposition d’Istanbul traversée. Sa vidéo Harem, 2010, fait désormais partie des collections du Centre Pompidou, Paris.

Cette exposition fait partie du programme VIP de la foire Art Brussels 2013.

Exposition « CLUES - a selection of 19 photographs », Stéphane Sednaoui

Le 4 avril 2013 nous avons accueilli l'artiste Stéphane Sednaoui pour le vernissage de son exposition "CLUES" à la villa raffet dans le cadre du Palier.

Croisement d’espaces et de temps différents, "CLUES" est le fruit d’une rencontre entre Sandra & Amaury Mulliez et Stéphane Sednaoui. Rencontre amicale se cimentant autour d’un idéal humain et esthétique, Stéphane Sednaoui se voit offrir l’occasion de présenter des oeuvres inédites.
Dialogue entre des travaux longtemps enfouis, et une architecture servant ici de révélateur, dans le cadre du Palier, "CLUES" marque un premier jalon sur le chemin rétrospectif de trente ans de prises de vues inlassables. De tant de faits et d’histoires avec de petits et de grands H, il nous reste ces clues, comme autant d’indices, de preuves, de traces à suivre ou d’idées à explorer. Car si le palier indique communément un espace architecturalement défini, il désigne également l’absence de tangage pour les aviateurs, le processus de décompression pour les plongeurs, la difficulté d’outrepasser ou l’acte de remédier pour chacun d’entre nous.
Ainsi, du banal, du chaos ou de la décadence, il nous reste ces photographies, comme autant de signes d’une existence cherchant toujours à s’affirmer. De son expérience du photo-journalisme, on retiendra son humanisme, inhérent aux travaux de Robert Frank. De Klein, celui auprès de qui il débute sa carrière, on saura lire qu’il a été son maître dans une approche sans détours. Dans cette combinaison du décadent et du fait politique, on le rapprochera à son insu de la photographie japonaise. Le monde capté par Sednaoui, son monde, celui des flous, de la matière, des gros plans, de distorsions à la Kertesz, de la surexposition et de la saturation, sont autant d’expériences sensibles complétées par ses mots griffés à même le tirage. De la naissance au charnier, de l’en deçà sous-marin à l’au-delà du terrestre, de l’ancêtre à la descendance, dans un cycle toujours plus marqué : Sednaoui crie et reprend sa respiration.
Texte de Cléa Daridan – Commissaire d’exposition indépendante, Historienne de l’Art.


Stéphane Sednaoui (né en 1963) est un photographe – réalisateur franco-américain. Comme photo-journaliste il couvre les évènements de la Révolution Roumaine en 1989, autant que ceux du 11 septembre 2001. Comme portraitiste et photographe de mode il collabore avec les plus grandes rédactions dès les années 1980 (Vogue, Vanity Fair, The New York Times…). Enfin, rendu célèbre par son clip de Give it Away des Red Hot Chili Peppers en 1991, il est considéré comme un des réalisateurs – clippeurs les plus talentueux de sa génération (NTM, U2, Lou Reed, Tina Turner, Björk, Madonna, Mirwais...). Stéphane Sednaoui a déjà été exposé à Paris, au Today Art Museum de Beijing et au MOCA de Shangaï, entre autres. Il a fait l’objet d’une publication par le Director’s Label en 2005, sous le titre The Work of Director: Stephane Sednaoui. Il s’agissait du 7ème DVD de la série produite par Spike Jonze.


On the 4th of April 2013, SAM Art Projects welcomed Stéphane Sednaoui at the Villa Raffet for his exhibition "CLUES - a selection of 19 photographs" as part of the SAM Art Projects 'Palier' exhibitions.

A crossing of different spaces and time, « CLUES » is the result of an encounter between Sandra & Amaury Mulliez and Stéphane Sednaoui. In a friendly meeting cemented around a human and an aesthetic ideal, Stéphane Sednaoui is given the opportunity to present unseen works. With this dialogue between works forgotten for a long time, and an architecture serving as a developer within the framework of the Palier, « CLUES » marks a first milestone on the retrospective path of thirty years of indefatigable shots. Of those many facts and histories with small or capital H, these clues remain, as indications, proof, tracks to be followed or ideas to investigate. For if the Palier usually indicates an architecturally defined space, it also refers to the absence of reeling for the airman, the process of decompression for the diver, the difficulty of exceeding or the act of remediation for each of us. Thus, out of the commonplace, the chaos or the decline, these photographs are given to us, in as many signs of an existence always trying to assert itself. As a testimonial to his experience of photo- journalism, we shall retain his humanism, inherent to Robert Frank's works. Of Klein, with whom he began his career, we shall be able to guess that he was his master, in the absence of digression. Through this combination of the decadent and of the political fact, he gets closer, be it unwillingly, to Japanese photography. The world captured by Sednaoui, his world, that of fuzziness, material, close- ups, Kerteszian distortions, overexposure and saturation, are as many sensory and sensitive experiences completed by his words etched or rather scratched directly onto the print. From cradle to grave, from below the sea to beyond the ground, from ancestor to descendant, in a cycle ever more marked : Sednaoui screams and takes his breath again. Cléa Daridan – Independant Curator, Art Historian

Stéphane Sednaoui (Born in 1963) is a French-American director and photographer. As a photo-journalist he covered the events of the Rumanian Revolution in 1989, as much as those of 9/11 in 2001. As a portrait and fashion photographer he collaborated with the most famous fashion magazines as early as the 1980’s (Vogue, Vanity Fair, The New York Times). Moreover, after winning recognition for his Give it Away video clip for the Red Hot Chili Peppers in 1991, he is considered as one of the most talented clippeurs of his generation (NTM, U2, Lou Reed, Tina Turner, Björk, Madonna, Mirwais). Stéphane Sednoui has already been exhibited in Paris, at the Today Art Museum of Beijing and at the MOCA of Shangaï, among others. He was the object of a publication by the Director’s Label in 2005, under the title The Work of Director: Stephane Sednaoui. It was the 7th DVD of a series produced by Spike Jonze, Michel Gondry and Chris Cunningham.

www.stephanesednaoui.com